Voix

Cicinnatus se mit à compter à voix haute et ferme. L'un des Cincinnatus comptait et l'autre Cincinnatus avait déjà cessé d'entendre de son lointain de ce compte inutile - et avec une netteté jamais éprouvée auparavant et qui, sur le coup, se révélait même douloureuse de par la soudaineté même de son afflux, mais ensuite comblait d'allégresse tout son être, il songea : Pourquoi suis-je ici? Pour quelle raison je gis de la sorte? et s'étant posé cette simple question, il y fit cette réponse qu'il se releva et regarda autour de lui.
Une étrange confusion régnait à la ronde. La balustrade transparaissait à travers les reins du bourreau qui achevait encore son mouvement giratoire. Le pâle bibliothécaire vomissait, recroquevillé sur les marches. Les spectateurs, devenus absolument diaphanes, ne pouvaient déjà plus servir à rien, et tous reculaient on ne savait où, ou s'affaissant lourdement - seuls, parce que peints, les premiers rangs demeuraient encore en place. (...)

(...) Il fut rattrapé par un Roman (allias Rodrigue) d'une taille réduite de plusieurs fois : "Ah! Que faites vous? cria-t-il d'une voix faible en sautant sur place. Il ne faut pas, il ne faut pas! ... c'est malhonnête, pour lui, pour tout le monde... Revenez, couchez-vous - car enfin, vous étiez déjà étendu, tout était prêt, tout était fini..."

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice p. 149-150, édition Folio 1980, première édition française & traduction en 1960

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